Hela, 2727
Ce que Culver avait dit à Rashmika Els n’était pas tout à fait vrai. Le tasse-neige était à sa vitesse maximale en mode ambulatoire, mais dès qu’il fut sorti de la bouillasse de neige fondue et des divers obstacles du village, et se retrouva sur une piste bien entretenue, il bloqua ses deux patins arrière en position fixe et commença à se déplacer de façon autonome, comme s’il était poussé par une main invisible. Rashmika avait assez entendu parler des tasse-neige pour savoir que la semelle des patins était enduite d’une couche de matériau programmée avec une onde microscopique rapide. Ce mode de propulsion était calqué sur celui des limaces, mais une limace agrandie plusieurs milliers de fois, et qui aurait avancé à une vitesse plus de mille fois supérieure. Le déplacement devint plus régulier, moins chaotique. Il y avait encore, de temps en temps, une embardée ou une secousse, mais dans l’ensemble c’était tolérable.
— Ah, ça va mieux, commenta Rashmika, qui était maintenant assise à l’avant, avec Crozet et Linxe, sa femme. J’ai cru que j’allais…
— Vomir, ma chère ? avança Linxe. Il n’y aurait pas de honte à ça. Ça nous est arrivé à tous.
— Ce machin n’peut avancer qu’en terrain plat, ajouta Crozet, qui conduisait le tasse-neige à l’aide de deux leviers placés de chaque côté de son siège. L’ennui, c’est qu’y traîne la patte. L’servo d’un des patins est flingué. C’est pour ça qu’on était tellement secoués. C’est pour ça aussi qu’on fait c’voyage. Y a, à bord des caravanes, le genre de merde high-tech qu’on peut ni fabriquer, ni réparer, ici, dans les malterres.
— Surveille ton langage ! fit Linxe en flanquant une tape sur le poignet de son mari. Il y a une jeune dame, ici, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.
— Ne vous en faites pas pour moi, intervint Rashmika.
Elle commençait à se détendre. Ils avaient bel et bien quitté les limites du village, maintenant, et rien n’indiquait qu’on les poursuivait, ou qu’on tenterait de les arrêter.
— N’importe comment, il ne raconte que des bêtises, reprit Linxe. Les caravanes ont peut-être le genre de produits dont nous avons besoin, mais elles ne les donneront pas pour rien. Pas vrai, mon z’amour ? fit-elle en regardant Crozet.
Linxe était une femme bien en chair, aux cheveux roux, qu’elle rabattait sur un côté de son visage pour dissimuler une marque de naissance. Elle avait travaillé à la garderie communale du village voisin, et elle connaissait Rashmika depuis qu’elle était toute petite.
Elle avait toujours été aux petits soins pour Rashmika, mais il y avait eu une sorte de mini-scandale, quelques années plus tard, et elle avait été renvoyée de la garderie. Elle avait épousé Crozet peu après. Les commérages allaient bon train. On disait qu’ils ne valaient pas plus cher l’un que l’autre, que l’auge était faite pour le cochon, mais du point de vue de Rashmika, Crozet n’était pas si mal. Un peu bizarre, pas très liant, mais pas mal, tout bien considéré. Bon, il avait toujours les cheveux gras et une barbe de deux jours, et Rashmika n’avait qu’à lui jeter un coup d’œil pour avoir envie de prendre un bain, mais, quand Linxe avait été virée, il avait été l’un des rares habitants du village qui ne l’avaient pas snobée. Enfin, de toute façon, Rashmika aimait bien Linxe, et elle aurait eu du mal à faire preuve d’animosité envers son mari.
— J’m’attends pas à ce qu’y m’fassent cadeau d’leur camelote, répondit Crozet. On fera p’t-êt’ pas d’aussi bonnes affaires que l’an dernier, mais ça, j’connais personne qui puisse s’en vanter.
— Vous n’avez jamais envisagé de vous installer plus près de la Voie ? demanda Rashmika.
Crozet s’essuya le nez sur sa manche.
— J’préférerais m’amputer d’une guibole avec les dents.
— Crozet n’est pas exactement du genre à aller à l’église, expliqua Linxe.
— Je ne suis pas non plus la personne la plus mystique des malterres, fit Rashmika. Mais si je devais choisir entre ça et mourir de faim, je ne sais pas combien de temps je resterais fidèle à mes convictions.
— Quel âge as-tu, déjà ? demanda Linxe.
— Dix-sept ans. Presque dix-huit.
— Tu as beaucoup d’amis au village ?
— Pas vraiment.
— Je ne sais pas pourquoi, mais ça ne m’étonne pas, fit Linxe en lui tapotant le genou. Tu es comme nous. Tu n’es pas leur genre. Tu n’as jamais été à ta place avec eux, et tu n’y seras jamais.
— J’essaie, pourtant. Mais je ne me vois pas finir mes jours dans cet endroit.
— Des tas de jeunes de ta génération pensent pareil, répondit Linxe. Ils sont en colère. Ce sabotage, la semaine dernière…
Elle voulait parler de l’entrepôt d’explosifs qui avait sauté.
— Enfin, on ne peut pas leur en vouloir de tenter des manœuvres désespérées, hein ?
— Ils voulaient juste quitter les malterres, dit Rashmika. Ils croient tous qu’ils vont faire fortune dans les caravanes, ou aux cathédrales. Et ils ont peut-être raison. Il y a des opportunités, quand on connaît des gens bien placés. Mais ça ne suffit pas pour moi.
— Tu veux quitter Hela, avança Crozet.
Rashmika se rappela les calculs mentaux qu’elle avait faits auparavant, et sauta sur l’occasion :
— J’ai déjà vécu un cinquième de ma vie. Selon toute vraisemblance, je n’ai plus qu’une soixantaine d’années d’existence devant moi. J’aimerais en faire quelque chose. Je ne veux pas mourir sans avoir vu quelque chose de plus intéressant que cet endroit.
Crozet découvrit ses dents jaunes dans un rapide sourire.
— Tu sais, Rash, les gens font des voyages de plusieurs années-lumière pour visiter Hela.
Rashmika pesa soigneusement les termes de sa réponse. Elle avait des opinions bien arrêtées et elle n’avait jamais mâché ses mots, mais en même temps elle ne voulait pas offenser ses hôtes.
— C’est vrai, mais pour les mauvaises raisons, répondit-elle. Écoutez, je ne dis pas que ce sont des imbéciles, mais ce qui est important, ici, ce n’est pas la Voie Permanente, les miracles et les cathédrales. C’est les fouilles.
— D’accord, acquiesça Crozet. L’ennui, c’est que les fouilles personne en a rien à foutre.
— Nous si, objecta Linxe. C’est important pour tous ceux qui gagnent leur vie dans les malterres.
— Sauf que les fouilles sont un dérivatif, contra Rashmika. Les églises préféreraient que nous ne creusions pas trop profondément. Elles ont peur que nous finissions par trouver quelque chose qui ferait paraître les miracles beaucoup moins miraculeux.
— Tu parles comme si les églises parlaient d’une seule et même voix, fit Linxe.
— Je ne suis pas sûre qu’elles le fassent, répondit Rashmika. Mais tout le monde sait qu’elles ont des intérêts communs. Et il se trouve que nous ne figurons pas au nombre de ces intérêts.
— Les chantiers de fouilles shifteuses jouent un rôle vital pour l’économie d’Hela, reprit Linxe comme si elle récitait le texte d’une brochure ecclésiastique particulièrement fastidieuse.
— J’ai jamais dit le contraire, intervint Crozet. Mais qui c’est qui contrôle la vente des vestiges shifteurs, déjà ? Les églises. Elles sont pas loin d’en avoir le monopole. Leur intérêt, logiquement, s’rait de s’assurer aussi le contrôle des fouilles. Comme ça, ces salauds pourraient mettre sous l’boisseau tout c’qui les dérangerait !
— Tu es un vieux fou cynique, fit Linxe.
— C’est pour ça que tu m’as épousé, m’amour.
— Et toi, Rashmika ? demanda Linxe. Tu crois que les églises veulent nous rayer de la carte ?
Rashmika eut l’impression qu’elle ne lui posait la question que par courtoisie.
— Je n’en sais rien. Mais je suis sûre que les églises ne se plaindraient pas si nous faisions tous faillite, leur laissant ainsi reprendre le contrôle des fouilles.
— Ouais, acquiesça Crozet. J’pense pas que ça les ferait pleurer.
— Compte tenu de tout ce que tu as dit…, commença Linxe.
— Je sais ce que vous allez me demander, coupa Rashmika. Et je comprends que vous vous posiez la question. Eh bien, si je m’intéresse aux églises, ce n’est pas pour des raisons religieuses. J’ai juste besoin de savoir ce qui s’est passé.
— Il ne lui est pas forcément arrivé malheur, répondit Linxe.
— Je sais seulement qu’ils lui ont menti.
Crozet s’essuya le coin de l’œil avec le bout de son petit doigt.
— L’une de vous deux daignerait-elle me mettre au parfum ? Parce que j’ai pas idée de c’que vous racontez.
— C’est au sujet de son frère, répondit Linxe. Je t’en ai parlé. Tu ne te souviens pas ?
— J’savais pas qu’t’avais un frère, fit Crozet.
— Il était beaucoup plus vieux que moi, fit Rashmika. Et ça fait huit ans, de toute façon.
— Et qu’est-ce qui s’est passé, il y a huit ans ?
— Il a rejoint la Voie Permanente.
— Les cathédrales ?
— C’est ça. Il ne l’aurait pas envisagé si ça n’avait pas été plus facile, cette année-là. Mais c’était comme aujourd’hui : les caravanes étaient montées plus au nord que d’habitude, et elles étaient passées à proximité des malterres. Deux ou trois jours de voyage en tasse-neige pour atteindre les caravanes, au lieu de vingt ou trente jours par voie de surface pour arriver à la Voie.
— Il était très croyant, votre frère ?
— Non. Pas plus que moi, en tout cas. Vous savez, j’avais neuf ans, à l’époque. Je ne me souviens plus très bien des détails. Mais les temps étaient durs. Les chantiers de fouilles existants étaient à peu près épuisés. Il y avait eu des explosions, des effondrements. Les villages étaient pris à la gorge. Si je puis dire.
— Elle a raison, Crozet, fit Linxe. Je me souviens comment c’était, à l’époque, même si toi tu l’as oublié.
Crozet agit sur les commandes, contournant habilement un épaulement rocheux.
— Oh si, je m’en souviens, soupira-t-il.
— Mon frère s’appelait Harbin, dit Rashmika. Harbin Els. Il travaillait aux fouilles. Quand les caravanes sont venues, il avait dix-neuf ans, mais il avait passé près de la moitié de sa vie à travailler sous terre. Il était doué pour des tas de choses, et notamment les explosifs – calculer les charges, les poser, tout ça. Il savait où et comment les placer pour obtenir l’effet voulu – n’importe quel effet. Il avait la réputation de travailler proprement, sans prendre de risques.
— On aurait pu penser qu’un gars d’ce genre s’rait très recherché sur les chantiers de fouilles, nota Crozet.
— Oh, il l’était. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à déterrer. C’est là que les difficultés ont commencé. Les villages ne pouvaient pas se permettre d’ouvrir de nouvelles cavernes. Les explosifs étaient trop chers, et puis il aurait fallu étayer les nouvelles grottes, y faire venir l’air et le courant, installer un réseau de galeries auxiliaires… Tout ça était trop coûteux. Alors les villages ont concentré leurs efforts sur les chambres existantes en espérant faire une trouvaille intéressante.
— Et votre frère ?
— Il n’était pas homme à rester là, les bras croisés, en attendant qu’on ait besoin de lui. Il avait entendu dire que des experts en explosifs avaient fait le trajet. Ça leur avait pris des mois, mais ils étaient arrivés à la Voie et ils avaient intégré l’une des grandes églises. Les églises ont toujours besoin de spécialistes en explosifs, ou du moins c’est ce qu’on lui avait dit. Elles doivent effectuer les explosions avec une longueur d’avance sur les cathédrales, pour laisser la Voie ouverte.
— C’est pas pour rien qu’on l’appelle la Voie Permanente…, commença Crozet.
— Bref, Harbin s’était dit que c’était un travail dans ses cordes. Ça ne veut pas dire qu’il adhérait à la vision du monde telle que la prônait l’Église. Ça veut juste dire qu’ils avaient un arrangement. Ils le payaient pour ses talents de démolisseur. On disait même qu’il y avait du travail au bureau technique chargé de l’entretien de la Voie. Il était doué pour les chiffres. Il pensait avoir une chance d’obtenir un poste de programmateur – c’est celui qui dit où placer les charges au lieu d’avoir à le faire lui-même. Ça paraissait bien. Il aurait gardé une partie de l’argent, ce qu’il lui fallait pour vivre, et il aurait envoyé le reste aux malterres.
— Tes parents étaient d’accord avec ça ? demanda Crozet.
— Ils n’en parlaient pas beaucoup. Rétrospectivement, je pense qu’ils n’appréciaient pas vraiment qu’Harbin fricote avec les églises. Mais en même temps, ils voyaient l’intérêt de cette solution. Les temps étaient durs. Au fond, à leurs yeux, Harbin n’était qu’un mercenaire ; c’était lui qui profitait de l’Église et non le contraire. Nos parents ne l’avaient pas exactement encouragé, mais d’un autre côté ils n’avaient pas dit non. Ce qui n’aurait servi à rien, de toute façon…
— Alors Harbin a fait son balluchon…
Elle secoua la tête.
— Non, non. On lui a dit au revoir en famille. C’était juste comme aujourd’hui – presque tout le village était allé à la rencontre des caravanes. Nous étions partis en tasse-neige, un voyage de deux ou trois jours. Ça m’avait paru bien long, sur le coup, mais je n’avais que neuf ans, à l’époque. Et puis nous avons rencontré la caravane, pas loin du plat pays. Et à bord de la caravane, il y avait un homme, une espèce de…
Rashmika s’interrompit, la gorge nouée. C’était une véritable torture émotionnelle de devoir revivre tout ça, même huit ans après. Elle reprit, d’une voix entrecoupée :
— Un agent recruteur, je pense qu’on pourrait dire ça. Qui travaillait pour l’une des églises. La principale, en fait. Les Premiers Adventistes. On avait dit à Harbin que c’était à lui qu’il fallait demander du travail. Alors nous sommes tous allés à une réunion avec lui, en famille. C’est Harbin qui a parlé presque tout le temps. Nous étions assis dans la pièce, et nous écoutions. Il y avait un autre homme, avec nous, qui ne disait rien du tout ; il se contentait de nous regarder – surtout moi –, et il avait une canne dont il pressait le pommeau sur ses lèvres, comme s’il l’embrassait. Il ne me plaisait pas, mais ce n’était pas avec lui qu’Harbin discutait, alors je ne faisais pas autant attention à lui qu’au sergent recruteur. De temps en temps. Maman ou Papa posait une question, et l’agent répondait poliment, mais la plupart du temps Harbin et lui étaient seuls à parler. Il a demandé à Harbin ce qu’il savait faire, et Harbin lui a parlé de son travail avec les explosifs. L’homme semblait s’y connaître un petit peu. Il posait des questions difficiles. Ça ne me disait rien du tout, mais je voyais bien, à la façon dont Harbin répondait – avec circonspection, pas très habilement –, que ce n’étaient pas des questions stupides ou triviales. Mais quoi qu’Harbin réponde, l’agent recruteur avait l’air satisfait. Il a dit à Harbin que l’Église avait besoin de spécialistes des explosifs, en effet, surtout dans les bureaux d’ingénierie. Il a dit que l’entretien de la Voie était une tâche sans fin, et que c’était l’un des rares secteurs où les églises coopéraient. Il a aussi admis que le bureau avait besoin d’un nouvel ingénieur, qui avait le profil d’Harbin.
— Alors, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, avança Crozet.
— Laisse-la finir, lança Linxe en lui flanquant une nouvelle tape sur le poignet.
— Eh bien, nous étions contents, acquiesça Rashmika. Au début, du moins. Après tout, c’était exactement ce qu’Harbin espérait. Les conditions étaient bonnes, le travail intéressant. Harbin se disait qu’il allait s’en contenter jusqu’à ce qu’ils recommencent à ouvrir de nouvelles grottes dans les malterres. Évidemment, il n’avait pas dit à l’agent recruteur qu’il n’avait pas l’intention de rester là-bas plus d’une ou deux révolutions. Mais il a posé une question critique…
— Laquelle ? demanda Linxe.
— Il avait entendu dire que les églises avaient parfois recours à certaines méthodes pour amener ceux qui travaillaient pour eux à adopter leurs façons de penser. Pour leur faire croire que ce qu’ils faisaient avait plus qu’une signification matérielle, que leur travail était sacré.
— Pour leur faire gober leur doctrine, tu veux dire ? avança Crozet.
— Plus que ça : les faire adhérer à leur foi. Ils en avaient les moyens. Et du point de vue des églises, on ne pouvait pas leur en vouloir. Elles voulaient conserver un savoir-faire durement acquis. Et ça, mon frère ne voulait pas en entendre parler.
— Et comment le recruteur a-t-il réagi ? demanda Crozet.
— L’homme a dit qu’Harbin n’avait rien à craindre de ce côté-là. Il a admis que certaines églises pratiquaient des méthodes de… eh bien, j’ai oublié le mot qu’il a employé, au juste. Il a parlé d’un ministère du Sang et d’une tour. Mais il a été très clair là-dessus : l’Église quaichéiste ne faisait pas partie de celles-là. Et il a souligné qu’il y avait des croyants de toute sorte parmi les travailleurs des équipes de la Voie Permanente, et que personne n’avait jamais tenté de les convertir au quaichéisme.
— Et… ? fit Crozet en plissant les paupières.
— Et j’ai su qu’il mentait. J’en ai été aussi sûre que s’il s’était baladé avec une pancarte autour du cou disant MENTEUR. Je le savais comme je savais qu’il respirait. Il n’y avait aucun doute à ce sujet. C’était d’une clarté à hurler.
— Mais pas pour les autres, intervint Linxe.
— Ni pour mes parents, ni pour Harbin, non. Mais je ne m’en suis pas rendu compte sur le coup. Quand Harbin a hoché la tête et remercié le type, j’ai pensé qu’ils se livraient à une sorte d’étrange rituel adulte. Harbin lui avait posé une question vitale, l’homme lui avait fourni la seule réponse autorisée par ses chefs – une réponse diplomatique, mais tous les adultes présents savaient pertinemment que c’était un mensonge. Alors, ce n’en était pas vraiment un… J’ai pensé que c’était clair. Et si ça ne l’était pas, pourquoi l’homme montrait-il de façon si évidente qu’il ne disait pas la vérité ?
— Il mentait vraiment ? relança Crozet.
— C’était comme s’il voulait que je sache qu’il mentait, comme s’il avait passé son temps à me faire des clins d’œil… enfin, sans le faire vraiment, bien sûr. Seulement, j’étais seule à le voir. Je pensais qu’Harbin avait dû s’en rendre compte. Il n’avait pas pu faire autrement que de le voir. Sauf que non, il ne s’en était pas aperçu. Il continuait à se comporter comme s’il pensait vraiment que l’homme disait la vérité. Il prenait déjà ses dispositions pour rester avec la caravane, afin de pouvoir achever le voyage jusqu’à la Voie Permanente. Alors j’ai fait une scène. Si c’était un jeu, je n’appréciais pas qu’ils jouent tout seuls, sans me laisser participer à la partie.
— Tu croyais qu’Harbin était en danger, dit Linxe.
— Vous savez, je ne comprenais pas tout ce qui était en jeu. Je vous l’ai dit : je n’avais que neuf ans. Je ne comprenais pas vraiment ces histoires de foi, de croyance et de contrats. Mais je comprenais la seule chose qui comptait : Harbin avait posé à ce type la question cruciale pour lui, celle qui allait décider s’il allait adhérer à l’Église ou non, et le type lui avait menti. Est-ce que je pensais que ça le mettait en danger de mort ? Non. D’ailleurs, je crois que je n’avais pas vraiment idée, à ce moment-là, de ce que « danger de mort » pouvait bien vouloir dire. Mais je savais qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond, et je savais que j’étais seule à le savoir.
— La fille qui ne ment jamais, souligna Crozet.
— Sur ce point, ils se trompent, rectifia Rashmika. Je mens. Aussi bien que n’importe qui. Mais pendant longtemps je n’ai pas compris à quoi ça servait. J’imagine que j’en ai pris conscience lors de la rencontre avec cet homme. J’ai compris que ce qui avait été évident pour moi toute ma vie n’était pas si évident pour tout le monde.
— Et qu’est-ce que c’est ? demanda Linxe en la regardant.
— Je vois toujours quand les gens mentent. Toujours. Et je ne me trompe jamais.
Crozet eut un sourire indulgent.
— Tu crois qu’tu n’te trompes jamais.
— Je le sais, insista Rashmika. Je ne me suis jamais trompée.
Linxe croisa ses mains sur ses cuisses.
— C’est la dernière fois que tu as entendu parler de ton frère ?
— Non. Nous ne l’avons pas revu, mais il avait promis de nous écrire et il a tenu parole. De temps en temps, il envoyait aussi un peu d’argent. Mais les lettres étaient vagues, détachées, sans affection. Elles auraient pu être écrites par n’importe qui, vraiment. Il n’est jamais revenu dans les malterres, et bien sûr nous n’avons jamais pu lui rendre visite. C’était trop difficile. Il avait toujours dit qu’il reviendrait, même dans ses lettres… mais elles étaient de plus en plus espacées, des semaines, des mois passaient sans que nous recevions de nouvelles… Et puis il y a peut-être eu une lettre toutes les révolutions, voire un peu moins. La dernière, c’était il y a deux ans. Il ne disait vraiment pas grand-chose. Ça n’avait même pas l’air d’être son écriture.
— Et l’argent ? demanda Linxe avec délicatesse.
— Il en envoyait toujours. Pas beaucoup, mais assez pour nous aider.
— Tu penses qu’ils l’ont eu, hein ? demanda Crozet.
— Je sais qu’ils l’ont eu. Je l’ai su à partir du moment où nous avons rencontré l’agent recruteur, même si les autres ne s’en sont pas rendu compte. Ça s’appelle le ministère du Sang, ou je ne sais quoi.
— Et maintenant ? demanda Linxe.
— Qu’est-ce que vous croyez ? Je veux découvrir ce qui est arrivé à mon frère, répondit Rashmika.
— Les cathédrales n’apprécieront pas que quelqu’un vienne fourrer son nez dans leurs affaires, dit Linxe.
— Et moi, je n’apprécie pas qu’on me mente, fit Rashmika avec une moue déterminée.
— Tu sais c’que je pense ? fit Crozet en souriant. Eh ben, j’pense que les cathédrales ont intérêt à bien se tenir. Parce que, face à toi, elles vont avoir besoin de l’aide de Dieu.